Vous lui replacez les doigts. Il écrit deux lignes correctement, puis sa main revient exactement comme elle était. Ou bien il se ferme d’un coup, il repousse le cahier, et la soirée est gâchée pour une histoire de pouce.
Beaucoup de parents finissent par ne plus rien dire, simplement pour éviter le conflit. C’est compréhensible, et ce n’est pas la bonne solution non plus, parce que la tenue continue de s’installer pendant ce temps-là.
Il existe une troisième voie, et elle commence par comprendre ce qui se passe réellement dans la tête de l’enfant à ce moment précis. C’est une des difficultés les plus fréquentes quand un enfant écrit mal, et c’est aussi une des plus mal abordées.
Pourquoi il se braque
Quand vous lui demandez de changer sa tenue, votre enfant n’entend pas une consigne technique. Il entend qu’il faisait mal, une fois de plus, dans le domaine où il est déjà en difficulté.
Ce qui bloque, c’est d’abord la peur de l’échec. Écrire lui coûte déjà beaucoup. On lui demande maintenant d’ajouter une difficulté supplémentaire par-dessus une difficulté qu’il n’arrive pas à gérer. De son point de vue, la demande est tout simplement impossible à satisfaire.
Ce qui bloque ensuite, c’est la peur du changement. Sa façon de tenir son crayon est mauvaise, mais elle est à lui, et elle lui permet de tenir debout dans la classe. Lui retirer cette stabilité sans rien mettre à la place revient à lui demander de recommencer à zéro devant tout le monde.
Le refus n’est donc pas de l’entêtement, et encore moins de la mauvaise volonté. C’est une protection, et elle est parfaitement logique.
Ce que veut vraiment dire « quand il prend le temps, ça va mieux »
C’est la phrase que j’entends le plus souvent en bilan. Les parents me disent que lorsque leur enfant prend le temps, ou lorsqu’il a décidé de s’appliquer, son écriture est nettement meilleure.
Ils ont raison, et cela se vérifie à chaque fois.
Ce qu’ils remarquent moins, c’est la suite de leur propre observation : cela ne dure jamais très longtemps. Quelques lignes, une page les bons jours, puis la main reprend ses habitudes.
Et c’est exactement là que se trouve la réponse. Si l’effort volontaire améliorait durablement le geste, il suffirait de le demander. S’il ne tient jamais, c’est que le problème n’est pas la volonté.
Un geste qui n’est pas automatisé consomme de l’attention, beaucoup d’attention. Tant que votre enfant surveille consciemment ses doigts, il y arrive, et pendant ce temps il ne pense plus ni à l’orthographe, ni à la leçon, ni à ce que dit l’enseignant. Au premier mot un peu difficile, l’attention part ailleurs et la main reprend le seul automatisme qu’elle possède, celui qui est mal construit.
Demander à un enfant de s’appliquer revient donc à lui demander de tenir en permanence quelque chose que personne ne peut tenir en permanence. C’est pour cette raison que « applique-toi » ne fonctionne jamais très longtemps, quelle que soit la bonne volonté de tout le monde.
Ce qu’il ne faut surtout pas corriger en premier
C’est la partie qui surprend le plus les parents que je reçois. Pour faire changer une tenue de crayon, on ne commence pas par la tenue du crayon.
La position des doigts est presque toujours une conséquence. Quand la main ne trouve pas sa stabilité, elle va la chercher ailleurs, et elle la trouve en verrouillant le pouce, en ajoutant un doigt, en bloquant le poignet. Les cinq positions les plus courantes et ce que chacune empêche sont détaillées dans l’article sur la mauvaise tenue du crayon.
Tant que la cause reste là, replacer les doigts ne sert à rien, sinon à user la confiance de l’enfant. Vous obtenez quelques lignes, et vous payez ces quelques lignes assez cher.
Ce que je travaille en premier, c’est le corps et la mobilité des doigts, le pouce en particulier. Le pouce est le doigt qui rend le mouvement possible, et c’est lui qui se verrouille le plus souvent. Tant qu’il ne bouge pas librement, aucune tenue correcte ne peut s’installer, même avec la meilleure volonté du monde.
Cette mobilité se construit bien avant le premier crayon, par la manipulation. Le sujet est repris dans l’article sur quand et comment apprendre à tenir un crayon.
La phrase qui désamorce tout : « c’est moi qui travaille, pas toi »
En séance, avec un enfant braqué, je ne fais jamais de forcing. Je lui dis que c’est moi qui travaille et pas lui.
Cette phrase change la situation entièrement. Elle retire la performance, elle retire le risque d’échouer encore une fois, et elle enlève à l’enfant la responsabilité d’un résultat qu’il ne sait pas produire. Il n’a plus rien à réussir, donc il n’a plus rien à défendre.
Ensuite, on ne touche pas au crayon. On commence par des massages et par des mouvements, pour que la main se détende et retrouve de la mobilité. Puis on passe au tableau, en grand, à la verticale, pour débloquer le mouvement.
Le plan vertical aide beaucoup, parce qu’il engage le haut du corps et les épaules, et parce qu’il retire une partie de la difficulté que pose la position assise au bureau. En grand, la trace ne ressemble plus à de l’écriture scolaire, et l’enfant cesse de se juger. Il ne fait plus une leçon, il fait un mouvement.
Ce que je cherche à ce moment n’est pas une belle lettre. Je cherche à ce que quelque chose se débloque, et surtout à ce que l’enfant accepte de recommencer la fois suivante.
Par où commencer, ce soir
Vous pouvez reprendre une partie de tout cela à la maison, à condition de commencer par le plus difficile pour un parent.
Arrêtez les rappels du type « tiens-toi bien » ou « tiens mieux ton crayon ». Une consigne de ce genre annonce à l’enfant que ce qu’il fait ne va pas, sans jamais lui dire ce qui bloque ni comment en sortir, et c’est exactement ce qui le braque. Si vous voulez lui parler de sa main, expliquez-lui plutôt ce qui coince et ce qu’on va faire pour le débloquer. Un enfant accepte beaucoup mieux de changer quand il comprend ce qu’on lui demande et pourquoi on le lui demande.
Dites-lui que c’est vous qui vous occupez de ça maintenant, et que lui n’a rien à réussir. Reprenez ses mots si vous voulez, l’essentiel est qu’il comprenne que la pression est retirée pour de bon.
Travaillez ensuite dix minutes par jour, jamais plus. Au début, le meilleur moment se situe après le goûter et avant les devoirs, pour que l’exercice ne vienne pas s’ajouter à une tâche déjà lourde. Plus tard, quand le geste commence à se transformer, ces dix minutes se glissent dans les devoirs eux-mêmes et finissent par s’y fondre. Des mouvements des mains et des doigts, un peu de massage, puis du tracé en grand, sur un tableau ou sur une feuille scotchée au mur. Dix minutes chaque jour valent mieux qu’une heure le mercredi, parce qu’un geste s’installe par la fréquence et pas par la durée.
Si vous voulez repérer chez vous ce qui freine son écriture, j’ai réuni dans un guide gratuit les sept observations que je fais pendant un bilan, dont celle de la tenue du crayon.
Il faut aussi que je sois honnête sur un point. En cabinet, ce qui fait tenir une rééducation, c’est que l’enfant finit par croire à ce qu’on lui propose, et qu’il fait confiance à la personne assise à côté de lui. Cela ne se remplace pas par une méthode. Si votre enfant refuse tout, si la douleur est là, ou si vous sentez que la relation est trop abîmée pour que vous soyez celle qui corrige, un tiers change complètement la situation, simplement parce qu’il n’est pas le parent. Le déroulement d’une prise en charge est décrit sur la page à quoi s’attendre.
En résumé
- Un enfant se braque par peur de l’échec et par peur du changement, pas par mauvaise volonté.
- « Quand il prend le temps, ça va mieux » est vrai, et le fait que cela ne dure jamais prouve que ce n’est pas une question d’effort.
- On ne corrige pas une tenue de crayon en corrigeant la tenue du crayon.
- Le corps et la mobilité des doigts, le pouce en premier, viennent avant la position.
- « C’est moi qui travaille, pas toi » retire la pression, et sans cela rien ne commence.
Questions fréquentes
Faut-il le laisser tenir son crayon comme il veut ?
Mieux vaut cesser de replacer ses doigts, mais cela ne veut pas dire ne plus rien lui dire. Les rappels répétés abîment sa confiance sans rien changer au geste, alors qu’une explication calme de ce qui bloque et de ce qu’on va faire est en général très bien reçue. Vous ne renoncez pas, vous changez d’endroit d’intervention.
Mon enfant refuse même les massages et les mouvements. Que faire ?
Ne forcez pas, et ne transformez pas ce moment en obligation supplémentaire. Proposez-le dans un autre contexte que les devoirs, plus court, et acceptez qu’il dise non certains jours. Un refus ponctuel n’est pas un échec du projet.
Combien de temps avant qu’une nouvelle tenue tienne toute seule ?
C’est très variable d’un enfant à l’autre, et personne ne peut vous donner une durée fiable au départ. Cela demande de la patience et l’acceptation du changement, du côté de l’enfant comme du vôtre.
À partir de quel âge peut-on reprendre une tenue de crayon ?
En général à partir du CP, quand l’écriture cursive est installée et qu’on peut voir comment le geste se construit. Plus tôt, beaucoup de maladresses se règlent d’elles-mêmes. La douleur, elle, justifie un avis à n’importe quel âge.
Et si c’est moi qui m’en occupe, est-ce que cela peut marcher ?
Oui, à condition que le climat le permette. Ce qui fait la différence n’est pas la technique mais le fait que l’enfant accepte de s’y remettre. Si chaque tentative se termine en conflit, ce n’est pas la méthode qui est en cause, c’est la place que vous occupez, et il vaut mieux passer la main.