Vous avez sous les yeux un cahier que vous n’arrivez pas à relire. L’enseignant vous a dit qu’il fallait qu’il s’applique. Vous le lui répétez tous les soirs, vous lui faites recommencer, et rien ne change vraiment. Au bout de quelques mois, vous commencez à vous demander si le problème est plus sérieux que ce que l’on vous dit.
Je reçois des enfants dans cette situation toutes les semaines, à Carcès et à Draguignan, depuis plus de cinq ans. Et la première chose que je dis aux parents est presque toujours la même : votre enfant ne manque pas de bonne volonté. Dans l’immense majorité des cas, il fournit même beaucoup plus d’efforts que ses camarades pour un résultat moins bon.
Cet article explique ce qui se passe réellement quand un enfant écrit mal, comment distinguer ce qui relève de son âge et ce qui doit vous alerter, et dans quel ordre reprendre les choses. Il sert aussi de point de départ aux autres articles du site, qui reprennent chacun un point en détail.
« Il ne s’applique pas » : le contresens le plus répandu
Quand on regarde un enfant écrire mal, on voit un geste bâclé. On en conclut qu’il va trop vite, qu’il ne fait pas attention, qu’il pense à autre chose. C’est ce que l’on voit, mais ce n’est pas ce qui se passe.
Écrire n’est pas une activité naturelle. C’est un geste appris, qui demande des années avant de devenir automatique. Tant qu’il n’est pas automatique, il occupe une place considérable dans la tête de l’enfant. Il doit penser à la forme de la lettre, à l’endroit où il pose son crayon, à la ligne qu’il doit suivre, à la pression qu’il exerce, au mot suivant.
Pendant ce temps, il ne lui reste presque rien pour réfléchir à ce qu’il écrit. C’est pour cela que les enfants qui écrivent difficilement font aussi des fautes qu’ils ne font pas à l’oral, oublient la moitié de la consigne, et mettent deux fois plus de temps à faire leurs devoirs.
Demander à un enfant dans cette situation de s’appliquer davantage revient à lui demander un effort supplémentaire alors qu’il est déjà à la limite de ce qu’il peut donner. Cela fonctionne quelques lignes, par la force, puis tout revient comme avant. Ce qu’il faut changer n’est pas son effort, c’est son geste.
Ce qui se passe vraiment dans sa main
Une écriture difficile a presque toujours une cause mécanique, et cette cause se situe avant la lettre.
La première est la posture. Un enfant qui écrit les pieds dans le vide, le buste tordu, la tête posée sur son bras, n’a pas de point d’appui stable. Or on ne fait pas un geste fin quand on n’est pas stable. L’écriture est la dernière chose qui se met en place dans le corps, après le maintien du dos et l’appui des épaules.
La deuxième est la tenue du crayon. Une prise trop serrée, un pouce qui passe par-dessus les doigts, un poignet cassé : chacune de ces positions bloque une partie du mouvement. L’enfant compense alors avec le poignet, le coude, parfois l’épaule entière. Il écrit donc avec des articulations faites pour porter, pas pour tracer. C’est fatigant, c’est lent, et c’est douloureux à la longue. Les cinq positions que je rencontre le plus souvent sont décrites dans l’article sur la mauvaise tenue du crayon, et l’apprentissage lui-même dans celui sur quand et comment apprendre à tenir un crayon.
La troisième, et c’est celle que l’on oublie le plus souvent, est la mobilité des doigts. Ce sont les doigts qui font avancer le crayon, pas la main. Quand ils ne sont pas assez déliés, l’enfant ne peut pas tenir correctement son crayon, même s’il le veut, même si on lui replace les doigts dix fois par jour. Il tient comme il peut, avec les moyens dont il dispose. Sa mauvaise tenue n’est pas la cause du problème, elle en est déjà la conséquence.
Les signes qui doivent vous alerter, et ceux qui sont de son âge
Tout ce qui vous inquiète n’est pas anormal. Certaines choses se règlent seules avec le temps, d’autres non.
Ce qui relève de l’âge, chez un enfant de grande section ou de CP : des lettres encore irrégulières, des tailles qui varient, quelques lettres ou chiffres écrits à l’envers, une ligne qui monte ou qui descend. Ces maladresses appartiennent à l’apprentissage. Elles s’estompent en général au cours du CE1.
Ce qui doit retenir votre attention, à tout âge :
- Il se plaint d’avoir mal : aux doigts, au poignet, à l’avant-bras, parfois jusqu’à l’épaule ou la nuque. La douleur n’est jamais normale, et c’est souvent le premier signe. Ce point est repris dans l’article sur la douleur à la main quand il écrit.
- Il est nettement plus lent que les autres, et il n’arrive pas à finir dans le temps imparti.
- Son écriture reste illisible alors que ses camarades progressent.
- Il évite tout ce qui touche au crayon : colorier, découper, dessiner, recopier ses mots de dictée.
- L’écart se creuse entre ce qu’il sait et ce qu’il rend.
Ce dernier point est le plus parlant. Un enfant qui comprend bien, qui répond juste à l’oral, et dont les cahiers ne le montrent pas, est un enfant dont l’écriture masque le niveau réel. C’est souvent ce décalage qui décide les parents à consulter.
Pourquoi recopier des lignes ne change rien
C’est la réponse que l’on propose partout, et c’est celle qui fonctionne le moins bien.
Faire recopier des lignes revient à faire répéter le geste tel qu’il est. Si la posture n’est pas installée, si les doigts ne sont pas déliés, si la tenue est mauvaise, chaque ligne supplémentaire enregistre un peu plus le mauvais geste. On n’améliore pas une écriture en la répétant, on la fixe.
Les cahiers d’écriture du commerce posent le même problème. Ils sont conçus pour un enfant dont le geste fonctionne déjà et qui a simplement besoin de s’entraîner. Pour un enfant qui compense, ils ajoutent de la quantité là où il faudrait revoir la mécanique.
Il en va de même des remarques répétées à la maison. Redresse-toi, tiens mieux ton crayon, écris entre les lignes, applique-toi. Ces phrases sont justes sur le fond, mais elles demandent à l’enfant de contrôler volontairement un geste qui devrait être automatique. Il y parvient quelques instants, puis il retombe. Et à force, ces remarques finissent par abîmer quelque chose de plus important que son écriture, qui est l’idée qu’il se fait de lui-même.
Par où commencer, dans l’ordre
L’ordre compte plus que le contenu. On ne demande pas à quelqu’un de rouler vite avant de lui avoir appris à conduire.
Installer. On commence par la posture et par la tenue du crayon. La bonne hauteur de chaise, les pieds au sol, la feuille inclinée dans le bon sens, un crayon adapté à sa main. Ce sont des réglages, et ils ne coûtent rien.
Débloquer. On délie ensuite les doigts. Ce sont des exercices courts, qui ressemblent plus à des jeux qu’à de l’écriture, et qui se font avec ce que vous avez chez vous. C’est l’étape que l’on saute presque toujours, et c’est celle qui débloque le reste.
Automatiser. C’est seulement à ce moment que l’on répète, puis que l’on accélère. Le geste devient automatique, et l’enfant récupère l’attention qu’il dépensait à écrire.
Cette progression demande de la régularité plutôt que de longues séances. Dix minutes par jour valent mieux qu’une heure le dimanche, parce qu’un geste s’installe par la fréquence.
Si vous voulez d’abord repérer ce qui entretient le problème à la maison sans qu’on s’en rende compte, j’ai réuni les dix erreurs les plus fréquentes dans un guide gratuit. La première est justement celle dont je parlais plus haut : pourquoi « applique-toi » ne marche jamais, et quoi dire à la place.
Si vous préférez être accompagnée, un bilan permet de savoir où en est précisément votre enfant et ce qu’il faut travailler en premier. Vous trouverez le déroulement d’une prise en charge sur la page à quoi s’attendre, et la place de la graphothérapie par rapport aux autres professionnels dans l’article orthophonie, psychomotricité, ergothérapie.
En résumé
Un enfant qui écrit mal n’est presque jamais un enfant qui ne fait pas d’efforts. C’est un enfant dont le geste n’est pas installé, et qui compense comme il peut. Tant que l’on travaille sur le résultat, les lignes et les cahiers, on passe à côté de la cause.
La bonne nouvelle est qu’un geste se rééduque, et qu’il se rééduque à tout âge du primaire. Plus tôt on s’en occupe, moins l’habitude est ancrée et moins le travail est long.
Questions fréquentes
À partir de quel âge faut-il s’inquiéter ?
Avant le CE1, beaucoup d’irrégularités appartiennent encore à l’apprentissage. À partir du CE1, si l’écriture reste illisible, très lente ou douloureuse alors que la classe progresse, il est raisonnable de demander un avis. La douleur, elle, justifie de consulter à n’importe quel âge.
Mon enfant est en CM2, est-ce trop tard ?
Non. C’est plus long qu’au CP parce que l’habitude est installée depuis plusieurs années, mais le geste se rééduque très bien en primaire. L’entrée au collège est même souvent ce qui décide les familles, parce que la prise de notes rend les difficultés beaucoup plus visibles.
Combien de temps cela prend-il ?
Cela dépend de l’enfant, de son âge et de ce que l’on trouve au bilan. Les séances sont espacées de trois à quatre semaines, parce que ce sont les exercices faits à la maison entre deux rendez-vous qui font le travail. Le nombre de séances nécessaires se précise après le bilan, une fois que l’on sait ce qu’il y a à reprendre.
Mon enfant est DYS, TDA/H ou à haut potentiel. Est-ce que cela change quelque chose ?
Oui, et c’est souvent là que la rééducation du geste est la plus utile. Elle ne remplace pas les autres prises en charge, elle s’y ajoute et elle les soulage : quand écrire coûte moins cher en attention, il en reste davantage pour le reste.
Est-ce que je peux faire quelque chose moi-même, à la maison ?
Oui, à condition de respecter l’ordre décrit plus haut et de ne pas commencer par faire recopier des lignes. Installer la posture, adapter le crayon et délier les doigts sont trois choses que vous pouvez mettre en place vous-même, sans matériel particulier.